Pourquoi la collaboration entre les ONG et les gouvernements est-elle cruciale ?

Nous nous sommes entretenus avec Pivot, Luminos Fund, Saha Global et Semilla Nueva, quatre de nos partenaires qui fournissent un accès aux services de base à Madagascar, en Éthiopie, au Ghana et au Guatemala, afin d’étudier les partenariats entre les ONG et les gouvernements, et les raisons de leur importance.

© Cartier Philanthropy / Andrea Borgarello

Si leurs objectifs sont distincts — les mandats et les contraintes diffèrent —, les ONG et les gouvernements ont besoin l’un de l’autre, notamment lorsque l’accès aux services de base tels que la santé, l’accès à l’eau potable, l’éducation ou l’alimentation sont en jeu.

Les gouvernements ont besoin des ONG, car elles sont flexibles et peuvent se permettre de tester certaines solutions qu’ils ne peuvent pas. Mais seuls les gouvernements peuvent fournir aux ONG le financement, les infrastructures et le cadre dont elles ont besoin pour déployer leurs opérations et renforcer leur impact.

Nous nous sommes entretenus avec Pivot, Luminos Fund, Saha Global et Semilla Nueva, quatre de nos partenaires qui fournissent un accès aux services de base à Madagascar, en Éthiopie, au Ghana et au Guatemala, afin d’étudier les partenariats entre les ONG et les gouvernements, et les raisons de leur importance.

PIVOT : AMÉLIORER LES SERVICES DE SANTÉ À MADAGASCAR

Pivot s’engage afin de renforcer le système de santé du district isolé d’Ifanadiana, dans le sud-est de Madagascar, pour qu’il puisse servir de modèle de couverture sanitaire universelle pour l’ensemble du pays.

Tara Loyd, ancienne directrice exécutive de Pivot, qui a mené les échanges avec le gouvernement malgache avant de passer le flambeau il y a peu, affirme qu’elle a su que s’associer avec le gouvernement « était la bonne décision, avant même la création de notre organisation ». Cet état d’esprit a permis de mettre en place un partenariat avec le ministère de la Santé publique ainsi que la possible réplication du modèle afin d’en faire un modèle de couverture sanitaire universelle pour l’ensemble du pays.

Pour mettre en place un solide partenariat avec le gouvernement, il faut le faire dès la création de l’organisation. « Nous considérons que l’alliance avec le gouvernement est le seul moyen de pouvoir déployer notre action, insiste Tara. Confier à une ONG la responsabilité du système de santé d’un pays est une approche ni solide ni pertinente. Mais aider à faire évoluer et à renforcer le système de santé qui existe déjà semble être un rôle approprié pour une organisation tierce. »

Pour répondre aux besoins sanitaires les plus urgents de la population, Pivot se concentre sur la santé des tout-petits, les maladies infectieuses et la santé maternelle et reproductive. Quand l’organisation Pivot a été fondée, en 2014, dans le district d’Ifanadiana, un enfant sur sept mourait avant l’âge de cinq ans. Près de la moitié d’entre eux n’était pas vaccinés et les établissements de santé manquaient de personnel qualifié, de médicaments et d’infrastructures de base.

De 2014 à 2021, dans les zones d’Ifanadiana où Pivot a été active, l’ONG a permis de rénover les centres de santé, de renforcer les ressources humaines et de stabiliser les chaînes d’approvisionnement, ce qui a conduit à une baisse de 33 % de la mortalité infantile, contre une augmentation de 48 % enregistrée sur la même période, ailleurs dans le district.

Il est crucial de s’appuyer sur les infrastructures qu’offrent le gouvernement et ses agents. « Pivot peut servir de filet de sécurité en veillant à ce qu’aucun patient ne passe entre les mailles du filet, et ensemble, nous pouvons recueillir des données pour évaluer notre approche et continuer de la faire évoluer, explique Tara. Nous sommes là pour allouer les ressources nécessaires aux objectifs lorsqu’ils sont solides et clairs, mais pas complètement financés, et pour innover et permettre de tester de nouvelles pistes, comme former bien plus de personnel qu’habituellement, afin que les centres de soins n’en manquent pas. » Tara estime que cette flexibilité attire chez Pivot « des leaders nationaux malgaches innovants, créatifs et engagés ».

Pivot s’est fixé comme objectif, pour les douze prochains mois, d’aider 1 million de personnes, contre 200 000 aujourd’hui. À long terme, l’ONG souhaite également continuer de travailler avec le ministère de la Santé afin de transformer le système de santé publique malgache afin qu’elle inclue vraiment tous les habitants. Pour y parvenir, Tara conçoit le district d’Ifanadiana comme « un centre d’innovation pour toutes les parties prenantes. Et de préciser, j’espère qu’il sera une source d’inspiration à Madagascar et au-delà ».

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© PIVOT

LUMINOS FUND : UNE SECONDE CHANCE POUR LES ENFANTS D’APPRENDRE

Luminos Fund travaille au Ghana, au Liban, au Liberia et en Gambie, mais son programme original, le plus important, se déroule en Éthiopie.

Entre l’année 2000 et le début de la pandémie de COVID-19, le gouvernement éthiopien a fait passer le taux de déscolarisation des enfants du primaire de 60 % à 14 %. Malgré ce progrès, il reste toujours au moins 3,9 millions d’enfants qui se retrouvent hors du système éducatif éthiopien.

Luminos Fund dirige « Seconde Chance », un programme d’apprentissage accéléré dédié à ces enfants déscolarisés et qui les aide à retrouver les bancs de l’école publique.

Grâce à Luminos Fund, 152 927 enfants ont participé au programme « Seconde Chance », et 90 % d’entre eux ont rejoint l’école publique.

Caitlin Baron, PDG de Luminos Fund, explique qu’il a fallu du temps pour gagner la confiance du gouvernement éthiopien. « Aborder le défi des enfants déscolarisés met les gouvernements sur la défensive, car nous soulignons leurs failles. »

Pendant plusieurs années, Luminos Fund n’a pas réussi à ce qu’un représentant du bureau régional éthiopien de l’éducation des déplace et visite ses salles de classe. « Finalement, au bout de cinq ans, nous avons pu passer la porte du responsable du Bureau qui a accepté de visiter nos classes. Et c’est là que tout a changé. »

Ce moment a marqué un changement de paradigme pour Luminos Fund et le Ministère s’est rapidement montré plus disposé à collaborer.

« Une pièce essentielle du puzzle était notre approche de longue date consistant à travailler en partenariat avec des organisations communautaires ainsi que notre décision de commander des évaluations à des chercheurs éthiopiens, en plus de celles réalisées par l’Université du Sussex. Ces deux éléments ont démontré au gouvernement que nous faisons partie intégrante du tissu social éthiopien et que nous sommes engagés à promouvoir des solutions locales. »

Après un programme pilote réussi, mis en œuvre par le ministère de l’Éducation en 2017, le gouvernement national a déployé à plus grande échelle l’approche de Luminos Fund, jusqu’à atteindre des milliers d’élèves supplémentaires.

Caitlin explique que les gouvernements sont souvent ouverts à tester de nouvelles solutions, mais que ce sont des contraintes liées aux ressources qui compliquent leur réalisation. Luminos Fund a été en mesure d’apporter un soutien essentiel en formant des enseignants à de nouvelles approches, générant ainsi des données en temps réel pour déterminer comment et où leur modèle doit se déployer. À ce jour, Luminos Fund a formé plus de 4 800 enseignants en Éthiopie.

« Lorsque vous réussissez, vous appréciez exactement tout ce qu’il a fallu réaliser, tant du point de vue des bonnes idées et des modèles de programmes, mais aussi, sincèrement, celui du travail acharné des personnes en première ligne pour que cela fonctionne », se réjouit Caitlin.

L’Afrique subsaharienne a le taux le plus élevé d’enfants non scolarisés au monde. Après les fermetures d’écoles dues au COVID-19, l’un des défis immédiats auxquels Luminos Fund est confronté est le risque d’une « génération perdue ».

Avec les Objectifs de développement durable (CDD) au cœur de l’Agenda 2030 et l’éducation universelle en tête, Caitlin veut que Luminos Fund continue de fonctionner comme un laboratoire de R&D afin de faire émerger de nouvelles façons de toucher les enfants qui vivent encore en marge.

« Nous sommes actuellement actifs dans cinq pays, mais nous aimerions, tous les deux ans, nous installer dans un nouveau pays pour être présents en tant que partenaires à long terme des ministères de l’Éducation », conclut-elle.

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© Luminos Fund

SAHA GLOBAL : FOURNIR UN ACCÈS À L’EAU POTABLE AU NORD DU GHANA

Avec l’éradication de la maladie du ver de Guinée en 2009, les Ghanéens ont pris conscience de l’importance de l’eau potable. Les solutions techniques pour fournir de l’eau potable ne manquent pas, mais leur mise en œuvre dans les zones reculées reste un défi.

C’est là que Saha Global entre en jeu. Depuis 2008, l’organisation fournit aux communautés les plus pauvres du nord du Ghana une technologie simple et abordable de traitement de l’eau en donnant aux femmes des communautés locales le moyen de créer des entreprises de chloration pour obtenir de l’eau potable.

À ce jour, 1 051 femmes ont été formées et elles gèrent 373 entreprises de traitement de l’eau qui desservent plus de 128 000 personnes.

« Où nous travaillons, la plupart des femmes commencent à collecter de l’eau pour leur famille dès l’âge de quatre ans — cela demande beaucoup de temps et d’efforts et peut résolument être un fardeau, déclare Kate Cincotta, directrice exécutive de Saha Global. C’est réellement gratifiant et excitant pour nous de transformer cette charge en une opportunité pour les femmes avec lesquelles nous travaillons et de les engager en tant qu’expertes en leur disant : "Vous avez collecté de l’eau toute votre vie, vous savez comment gérer son approvisionnement pour votre famille, vous savez quels sont les besoins en eau de votre communauté. Vous devriez être en charge de ce projet." Et les observer lorsqu’elles créent leur propre entreprise de traitement de l’eau. »

Pour permettre cela, Saha Global a noué des partenariats informels avec des représentants gouvernementaux de districts dès sa création, ce qui leur a permis de passer de 2 à 22 districts dans lesquels l’organisation est active.

« En tant qu’ONG, nous pouvons agir rapidement et apporter nos propres fonds si besoin, car nous ne sommes pas liés aux budgets gouvernementaux, explique Kate, mais il est essentiel que notre travail s’inscrive dans le cadre gouvernemental pour que le partenariat soit pérenne.

« Nous sommes d’avis que si vous voulez vraiment avoir un impact sur un million de personnes, cinq millions de personnes, voire dix millions de personnes un jour, et que votre travail s’inscrive dans la durée, vous ne pouvez le faire que par le biais de partenariats gouvernementaux officiels, explique Kate. Ce faisant, le gouvernement se renforce et votre organisation est en mesure de toucher plus de personnes. »

Pour pouvoir naviguer efficacement entre les différentes agences de réglementation de chaque district, Saha Global a engagé à temps plein un responsable des relations gouvernementales. Seule une personne entièrement dévouée au développement de relations avec les bonnes personnes pouvait fournir à Saha les informations permettant à l’organisation de continuer de progresser et de se développer.

« À l’avenir, l’une de nos priorités est de parler de notre travail et de notre impact de la même manière que le gouvernement parle de son travail et de son impact afin d’obtenir son financement et d’atteindre les objectifs de développement durable des Nations unies, nous explique Kate, qui précise aussi comment le fait d’aider le gouvernement à tenir ses promesses peut amener les Ghanéens à leur faire confiance. Nous devons construire notre modèle autour de ce que signifie abordable pour eux. »

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© Saha Global

SEMILLA NUEVA : AMÉLIORER LA NUTRITION AU GUATEMALA

Semilla Nueva produit et commercialise des semences de maïs bio-fortifiés, cultivées sans modification génétique et contenant des taux plus importants de protéines de qualité et de zinc. L’organisation a adopté le modèle de distribution standard en Amérique centrale : passer par des entreprises de distribution qui vendent les semences à des négociants agricoles, qui, à leur tour, les vendent aux agriculteurs. L’objectif est d’améliorer la nutrition de millions de personnes au Guatemala, un pays qui se classe au sixième rang mondial pour sa prévalence du retard de croissance — le pourcentage des enfants de moins de cinq ans, dont la taille, pour leur âge, est inférieure de plus de deux écarts de la moyenne.

Curt Bowen, directeur général de Semilla Nueva, a toujours su que l’organisation se devait de travailler avec le gouvernement guatémaltèque « lorsqu’il s’agit d’un problème qui touche un million de familles d’agriculteurs et plus de 14 millions de consommateurs. »

Mais concevoir un programme pour une telle échelle exige de poser deux questions essentielles. Qui va implémenter cette intervention nationale ? Et qui va payer pour ce déploiement ? C’est pourquoi Semilla Nueva a conçu un projet pilote dédié au gouvernement.

« En 2021, nous avons versé à notre premier partenaire semencier environ 19 dollars de subvention par agriculteur, s’il vendait des semences bio-fortifiées à prix réduit, nous explique Curt. Ils ont touché un peu moins de 2000 familles. En 2022, ils visent 3500 familles. Deux nouvelles entreprises de semences ont manifesté un intérêt à rejoindre le programme et nous pourrions alors toucher quelque 10 000 familles en 2023. Il est plus de cinq fois moins cher par agriculteur atteint de subventionner une autre société de semences pour produire des semences bio-fortifiées, les commercialiser et les vendre, que de faire tout cela nous-mêmes.

« C’est notre théorie du changement. Élaborer une politique que les gouvernements devraient utiliser. La payer dans un premier temps. Démontrer son utilité. Et lorsque les gens en tirent des profits, les laisser expliquer aux politiciens qu’ils pourraient y trouver des votes s’ils décidaient de l’institutionnaliser. »

Les politiques dotées de mécanismes simples sont transférables aux gouvernements, car elles sont faciles à utiliser. Curt estime que de nombreux projets de développement international n’ont pas réussi à apporter des changements durables lorsque ce point a été ignoré.

Pour séduire le gouvernement guatémaltèque, Semilla Nueva a emprunté nombre de concepts au programme de subventions le plus efficace du pays en matière de protection des forêts. Dans ce dernier, des agriculteurs certifiés sont rémunérés annuellement pour protéger une certaine superficie de la forêt tropicale. Dans le programme de Semilla Nueva, les semenciers reçoivent du gouvernement des documents attestant qu’ils ont produit des semences de maïs bio-fortifié et des reçus prouvant qu’ils les ont vendues à des prix inférieurs à ceux du marché. Après un simple audit de contrôle, Semilla Nueva leur verse le montant prédéfini. « C’est facile et simple pour nous. Et cela devrait être suffisamment facile, simple et transparent pour qu’une agence gouvernementale disposant de faibles ressources puisse en faire autant », commente Curt.

Le Guatemala possède l’un des plus petits secteurs publics d’Amérique latine, ce qui signifie qu’il n’y a pas assez de ressources à allouer aux projets sociaux en fonction de leur impact ou de leur rentabilité. De plus, le Guatemala étant une culture très libertaire, il y a beaucoup moins de programmes sociaux pour les agriculteurs que dans les pays voisins, le Mexique, le Salvador ou le Honduras.

Mais ces défis renforcent la mission de Curt et de Semilla Nueva. « La malnutrition au Guatemala est un problème que beaucoup de gens estiment insoluble. Je pense que nous sommes tous très motivés à relever le défi pour toutes ces personnes que nous avons mis des années à connaître. Un grand nombre de nos employés sont issus des communautés que nous aidons, alors pour eux, il s’agit d’aider leurs voisins, leur communauté, leur culture. Être leur allié est inestimable. »

Curt déclare que Semilla Nueva a besoin de partenaires au Guatemala pour l’aider à changer d’échelle et à s’étendre au Honduras et au Salvador, avant d’exporter le modèle en Afrique. « Il y a aujourd’hui 1,2 milliard de personnes qui mangent du maïs trois fois par jour. Ce chiffre va bientôt passer à deux milliards. Notre objectif est de faire en sorte que toutes ces personnes aient la nutrition dont elles ont besoin pour construire leur avenir. »

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© Luminos Fund/Rosie Hallam

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©Cartier Philanthropy / Andrea Borgarello

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