Safeena Husain et l’égalité des genres

À l’occasion de la Journée Internationale de la Femme 2020, Safeena Husain, fondatrice et CEO d’Educate Girls, partage sa vision de l’égalité des genres et de l’émancipation de la femme. Retrouvez-la dans cet entretien exclusif.

À l’occasion de la Journée Internationale de la Femme 2020, nous avons demandé à Safeena Husain, fondatrice et CEO d’Educate Girls, de partager sa vision de l’égalité des genres et de l’émancipation de la femme. Retrouvez-la dans cet entretien.
L’interview de Safeena sera suivie par celle de Molly Melching, fondatrice de Tostan ainsi que par celle de Debbie Aung, fondatrice de Proximity Design, leurs témoignages seront publiés sur ce site chaque lundi du mois de Mars.

Égalité ou équité des genres : que choisissez-vous ?
Je ne pense pas que l’on puisse choisir entre les deux, l’équité entre l’homme et la femme étant une condition préalable à l’égalité. Une société qui veut créer un terrain juste pour les deux sexes a besoin d’équité pour mettre en place une vraie égalité des chances.

Quel est le plus grand progrès que les femmes ont réalisé ces dernières années ?
Difficile d’en identifier un seul, il y en a tellement ! De l’espace à la recherche, au changement climatique, les femmes ont fait des énormes progrès. En Inde, elles ont rejoint l’armée de l’air comme pilotes de chasse et dirigent des missions sur Mars ! Les filles commencent à s’exprimer et se mobilisent pour la justice sociale ou le climat, comme Greta Thunberg.

Quel est le mur le plus haut qu’elles doivent encore franchir ?
En 2019 les femmes indiennes contribuaient à seulement 18% du PIB de l’Inde – un des pourcentages les plus bas du monde – et la population active indienne compte seulement 25% de femmes. L’un des facteurs déterminant derrière cette exclusion est le manque d’éducation.
En Inde rurale, la raison principale qui empêche les filles d’aller à l’école est le travail domestique et le fait qu’elles doivent s’occuper du reste de la famille. Cette énorme responsabilité les prive de leur droit à l’éducation. Elles portent sur leurs épaules toute la charge du travail non rémunéré. Même si elles contribuent lourdement aux tâches ménagères, elles restent, dans la pratique, complètement invisibles.
Aucune mesure n’existe pour éviter que les enfants passent cette période critique de leur apprentissage à travailler à la maison ou dans les champs.  Je pense que le mur le plus haut à escalader c’est d’aider les filles à retrouver le chemin de l’école jusqu’à ce qu’elles soient en mesure de se prendre en charge économiquement et devenir des membres actifs de la société.
Selon un rapport McKinsey, l’éradication des inégalités de genre permettrait une contribution de 770 milliards de dollars au PIB de l’Inde d’ici à 2025, mais seulement si nous réussissons, à travers l’éducation, à réinsérer les filles dans la société.

L’ « émancipation » des femmes est devenue une expression à la mode. Qu’est-ce que cela signifie concrètement pour vous ?
L’émancipation donne aux individus le pouvoir de contrôler leur vie, favorise leur pleine participation à la société et leur permet d’aider leurs communautés. L’émancipation des femmes leur donne la possibilité de prendre des décisions cruciales pour elles-mêmes, leur famille, leur société et leur nation.
Pour moi, une femme vraiment émancipée est une femme qui a reçu une éducation, qui a la force et l’assurance de s’écarter des rôles sociaux traditionnels et qui sait faire face aux obstacles qui se présentent alors qu’elle s’évertue à sortir de la pauvreté et du patriarcat.
Une fille instruite peut avoir un impact positif sur 9 des 17 objectifs de développement durable – que ça soit la santé, l’immunisation, le mariage forcé, le SIDA, la génération de revenu ou l’inégalité – parce qu’une fille instruite a deux fois plus de chances d’éduquer ses enfants à son tour.

Les modèles positifs peuvent aider à briser les perceptions biaisées et les préjugés envers les filles et les femmes. Vous êtes certainement un de ces modèles. Est-ce que vous-même en avez un ?
Mon modèle est Malala Yousafzai. Elle a une clarté de pensé extraordinaire pour son jeune âge. Je l’ai entendu parler et sa force intérieure se reflète dans les changements des politiques sociales et éducatives en faveur des filles partout dans le monde. Sa persévérance résonne dans la lutte qui est menée contre tous les facteurs sociaux, culturels et politiques qui excluent les filles de l’exercice d’un droit humain fondamental, celui à l’éducation !

Quelle est la leçon plus importante que vous ayez apprise en luttant en faveur de l’égalité des genres ?
Chaque jour, chacun de nous à Educate Girls apprend beaucoup. Depuis 2007 nous travaillons avec des bénévoles et le système scolaire public pour identifier les filles non scolarisées de l’Inde rurale et les inscrire à l’école. Nous nous attaquons de manière globale aux causes profondes de l’inégalité des genres dans le système éducatif indien et à ce jour nous avons contribué à garantir un taux d’inscription des filles de 90% et une fréquentation encore plus élevée.
Nous avons aussi amélioré les infrastructures éducatives, la qualité de l’éducation et les résultats scolaires des filles et des garçons dans certaines communautés les plus marginalisées de l’Inde.  
Pour avoir travaillé dans ce secteur pendant plus d’une dizaine d’années, je peux dire qu’un des enseignements les plus précieux est que le changement – de comportement ou de mentalité – ne peut se produire que si la communauté se l’approprie complètement ; les solutions doivent être générées au sein de la communauté, mises en œuvre pour et par la communauté. Le changement de mentalité est un effort profond, délibéré et long qui ne peut pas être parachuté de l’extérieur.
Pour qu’il se réalise, il faut que plusieurs éléments soient réunis : un fort engagement à la cause et des alliances très solides avec le gouvernement, la société civile et des bailleurs animés par les mêmes objectifs. Tout cela permet de répliquer le modèle à grande échelle sans perdre en qualité. 

Quel est le livre que tout le monde doit lire pour s’impliquer et soutenir les femmes dans leurs efforts ?
Bien que plusieurs livres capturent l’essence de cette démarche, j’aime les récits qui restent simples tout en laissant des traces profondes. Le livre de Rebecca Solnit « Ces hommes qui m’expliquent la vie » met en lumière l’inégalité des genres à partir de la perspective d’une femme. Difficile toutefois de faire mieux que le mémoire de Malala Yousafzai « Je suis Malala ».